Le SEGA TeraDrive
Trois ans après le grand lancement de la Mega Drive au Japon, SEGA cherchait un moyen de relancer l’intérêt de sa console auprès des consommateurs nippons tandis que la console cartonne en Amérique du Nord et en Europe. En parallèle du Mega CD destiné à faire évoluer la Mega Drive grâce au support CD, SEGA développe un ordinateur personnel intégrant la console dans l’espoir de séduire un nouveau public avec la volonté de populariser le multimédia à la maison. Baptisé TeraDrive (テラドライブ prononcé TeraDoraibu en japonnais), la conception de l’ordinateur se voit confier à l’entreprise américaine IBM qui à cette époque était le leader mondial de l’informatique.
Le TeraDrive a été étudié afin de proposer aux consommateurs un ordinateur personnel 16-bit à bas prix et se décline en trois modèles distincts dont le prix de départ est fixé à 148 000 yens soit 5 890,49 francs (890 euros). Il fallait débourser la somme de 188 000 yens (7418,87 francs pour 1131 euros) pour le modèle 2 et 248 000 yens (9 786,88 francs pour 1492 euros) pour le modèle 3. Chaque modèle proposé utilise le même processeur, un Intel 80286 cadencé à une fréquence de 10 Mhz qui via un port dédié est capable de communiquer avec le 68000 de la Mega Drive.

WONDER 2CPU
En standard, le TeraDrive dispose d’un lecteur de disquettes 3,5 pouces installé en façade sur le côté droit du châssis. Ce dernier prend en charge uniquement les disquettes d’une capacité de 1,44 Mo et 720 Ko, ce qui rendait le lecteur incompatible avec les disquettes 1,22 Mo utilisées au Japon avec les PC de la famille 9800. Un second lecteur de disquettes est présent sur le modèle 2 contrairement au modèle 3 qui quant à lui reçoit un disque dur doté d’un espace de stockage de 30 Mo avec DOS/V préinstallé. Connu sous l’appellation « WDL-330P », le disque dur utilise une interface IBM plutôt qu’IDE (Integrated Drive Electronics) instaurée en 1991 par Western Digital. De plus, le TeraDrive ne dispose d’aucun connecteur d’alimentation Molex 12v et il n’est donc pas possible d’installer un disque dur autre que celui fourni par IBM.
Derrière le châssis se trouve une sortie vidéo/stéréo RCA, une sortie analogique RGB 15/31 kHz utilisant un connecteur VGA, un port imprimante non bidirectionnel conforme à la norme Centronics, un port de série RS232C et un port terminal provenant de la Mega Drive. Le TeraDrive a l’originalité de posséder sur la façade un port de cartouches non verrouillable incompatible avec le Mega Adapter et le Super 32X. Juste à côté se trouve une trappe donnant accès à deux ports RS232 DB9 pour y brancher les périphériques compatibles avec la console. Une seconde trappe est présente à l’extrémité droite et permet d’accéder à deux ports PS/2 destinés à y brancher les périphériques d’entrée.


À l’instar de la Mega Drive, une prise casque est présente avec une molette permettant le contrôle du volume sonore. On retrouve également un bouton reset dont la fonction permet uniquement de redémarrer la console et non l’ordinateur. Un second bouton permet le basculement entre le mode PC et Mega Drive, mais il est possible d’utiliser les deux modes simultanément à condition de disposer de deux écrans. Le bouton d’alimentation a été positionné sur le côté droit de la façade et se distingue aisément des autres fonctionnalités grâce à sa couleur orange.
SEGA avait envisagé de rendre compatible le Mega CD avec le TeraDrive comme en témoigne le port d’extension visible en haut à travers la plaque supérieure. L’ordinateur étant sorti plusieurs mois avant le Mega CD, le lecteur CD prévu par SEGA pour assurer la compatibilité ne verra jamais le jour. Néanmoins, il est aujourd’hui possible de profiter de l’extension et de sa ludothèque en passant par le port cartouche grâce au MegaSD.
La carte graphique « VGA » dédiée au mode PC prend en charge un total de 262144 couleurs et dispose d’une mémoire vidéo de 256 Ko. Le VDP de la Mega Drive hérite d’une mémoire de 128 Ko soit le double par rapport à la console déjà existante dans le commerce ! Cette augmentation de la VRAM est un plus non négligeable permettant de stocker plus de données et donc de potentiellement afficher à l’écran des sprites plus gros avec plus de frames.

En mode PC, le TeraDrive prend en charge les résolutions 320x200 en 256 couleurs et 640x480 en 16 couleurs. Cependant, la résolution 320x200 ne peut aucunement fonctionner lorsque le système est configuré pour utiliser la langue japonaise puisque l’affichage s’avère trop petit pour retranscrire à l’écran les caractères. Une fois passé en mode Mega Drive, le TeraDrive utilise la résolution 320x244 ou 256x244 tous deux avec une limitation de 64 couleurs affichables sur les 512 disponibles. Les deux sorties vidéo offrent la possibilité d’utiliser simultanément une télévision et un écran de PC qui n’est pas fourni avec le TeraDrive. Il faudra alors débourser pas moins de 79 800 yens soit 3 174,83 francs (484 euros) pour se procurer l’écran officiel de chez SEGA, le HTR-2200 fabriqué par une société externe.
Un écran RGB 15/31 kHZ
Le HTR-2200 est un écran polarisé 14 pouces disposant d’un traitement anti-reflet très fin et pèse un total de 12,6 kg. Il a l’avantage de supporter une fréquence allant de 60 à 70 Hz avec la prise en charge du signal vidéo RGB 15 kHz utilisé pour le mode Mega Drive et 31 kHz pour le mode PC, ce qui était plutôt rare pour l’époque. Grâce au signal vidéo 15 kHz, il est possible d’utiliser la sortie RCA en mode PC avec une résolution de 320x200 avec la localisation du système en anglais. Notons également que le HTR-2200 utilise un connecteur D-sub 9 broches et nécessite donc un convertisseur VGA fourni pour fonctionner avec le TeraDrive.
Sans surprises le mode Mega Drive reprend les mêmes caractéristiques que la console, à savoir 1 piste PCM, 6 pistes FM et 1 piste PSG, mais la puce sonore profite d’une mémoire supplémentaire faisant un total de 16 Ko alloués pour le son. Le TeraDrive utilise un speaker pour émettre les BEEP, mais il possède aussi un haut-parleur mono afin d’écouter le son en provenance de la Mega Drive ou bien d’une carte son éventuellement installée sur le port d’extension ISA.
Au moment de sa commercialisation, le packaging comprenait une disquette DOS J4.0/V, une manette de jeu à trois boutons, un clavier 106 touches accompagné d’une souris avec en prime le logo SEGA inscrit sur chaque périphérique. En mode PC, le clavier est requis contrairement au mode Mega Drive avec lequel il est possible de débrancher les deux périphériques afin de fermer un couvercle, ce qui permet d’économiser de l’espace.

Le Disk Operating System / VGA
Une fois mis sous tension, le TeraDrive affiche un écran de démarrage donnant accès à plusieurs fonctions principales chacune représentée à l’écran par une icône. L’utilisateur a alors le choix entre un gestionnaire de fichiers pouvant lire des fichiers de texte en anglais, le formatage d’une disquette, la copie des données, une horloge paramétrable, l’accès au PC-DOS et le mode Mega Drive.
Lorsque le PC-DOS est sélectionné, le TeraDrive redémarre sur un menu proposant d’exécuter le système PC-DOS dans sa version 3 ou 4. Il faut savoir que la quatrième version de DOS utilise beaucoup plus de mémoire RAM que PC-DOS 3, ce qui était un problème dans bien des cas. Néanmoins, PC-DOS 3 se trouvant dans la mémoire ROM pour faire fonctionner l’écran de démarrage, il n’est alors pas possible de modifier le fichier configuration « CONFIG.SYS » dans le but de personnaliser l’environnement du système.
Pour rappel, DOS pour « Disk Operating System » ou PC-DOS est un système d’exploitation développé en 1981 par Microsoft et vendu par la suite à IBM pour ses ordinateurs. La même année, Microsoft publiera également sa propre version sous le nom de MS-DOS pour les PC COMPATIBLE. Dans le contrat qui liait Microsoft à IBM, les deux entreprises devaient partager le code source pour chaque nouvelle mise à jour développée. Même si le terme « DOS » englobe PC-DOS et MS-DOS, il est important de faire une différence entre ces deux systèmes d’exploitations qui ne seront plus similaires lorsque PC-DOS 6.1 est libéré en 1993.
Le DOS/V (Disk Operating System / VGA) qui accompagne le TeraDrive est une version spécifique capable de gérer du texte japonais à deux octets. Les polices d’écriture Kanjis sont alors stockées directement sur le disque plutôt que sur des puces dédiées, ce qui permettait de réduire les coûts de productions des ordinateurs japonnais. Il faut savoir que DOS/V est sorti en même temps que PC-DOS 5, mais s’appuie sur PC-DOS 4.
Cela explique donc pourquoi le gestionnaire de fichier du TeraDrive ne prend pas en charge la lecture des fichiers textes en japonais. Le TeraDrive pouvait être utilisé comme machine Windows, mais hélas, l’ordinateur ne s’avère pas assez puissant pour en faire une utilisation principale. Lorsque Windows 3.1 sort en 1993, les utilisateurs du TeraDrive sont contraints d’utiliser le mode standard qui ne prend pas en charge la mémoire virtuelle et ne peut pas exécuter des programmes DOS en mode fenêtré.
En guise de démonstration des possibilités offertes par le TeraDrive, SEGA fournit une disquette comprenant le jeu « Puzzle Construction » avec plusieurs outils permettant de modifier les fonctionnalités du programme. Par la suite, il est possible d’essayer le jeu sur Mega Drive en copiant les données en RAM. Il semble évident que SEGA avait en tête de transformer le TeraDrive en véritable machine de développement afin de concevoir ses propres programmes compatibles Mega Drive.

Pour la promotion du TeraDrive, SEGA s’offre le luxe d’utiliser l’image de la lumineuse Yumiko Takahashi pour la publicité papier et le spot télévisé. SEGA ira jusqu’à distribuer des cartes téléphoniques édition limitée du TeraDrive avec le joli visage souriant de Yumiko et la mention spéciale « Wonder 2CPU ». Le 5 mai 1991, le TeraDrive fera son apparition en grande pompe dans le magazine « Beep ! Powerfull Mega-Magazine » au travers d’un dossier spécial séparé en deux parties.
L’article rassemble de nombreuses informations sur le TeraDrive avec une sélection des meilleurs jeux DOS de l’époque dont SimCity, SimEarth, F-15 Strike Eagle II, M1 Tank Platoon, Test Drive III, Dragon’s Lair, King Quest V et bien d’autres… Dans la seconde partie, le magazine présente dans son ensemble les ordinateurs IBM et les technologies qui les entourent afin d’expliquer au lecteur les avantages offerts par le TeraDrive.
La magie du TERA-NET
Le 31 mai 1991, le TeraDrive est distribué dans les boutiques spécialisées et s’accompagnera d’un magazine officiel où l’on retrouvera une fois de plus Yumiko Takahashi sur la couverture. Malheureusement, ce nouvel ordinateur innovant ne trouvera pas le succès escompté auprès du public déjà largement conquis par la série des PC 98000 de NEC. SEGA mettra tout de même en place le TERA-NET, un service en ligne destiné aux propriétaires de TeraDrive également accessible à d’autres utilisateurs disposant des paramètres de connexions adéquats.
Le service proposait le téléchargement de logiciels et pilotes spécifiques pour le TeraDrive ainsi qu’un système de tableau d’affichage (BBS) utilisé pour partager des messages simples entre utilisateurs. Durant le mois de juillet 1997, TERA-NET ne sera plus en ligne, mais le service continuera de vivre au travers d’un site non-officiel, « after-tera.net » géré par une communauté de fans jusqu’en 2002.
Au fil des mois, les ventes du TeraDrive ne décollent pas et SEGA mettra un terme définitif à l’aventure malgré des discussions entamées avec IBM autour d’un nouveau système qui viendrait gommer les lacunes du TeraDrive. Cet échec peut s’expliquer en grande partie à cause de son manque de puissance et d’évolutivité. En effet, même si le TeraDrive possédait des caractéristiques intéressantes dont l’affichage VGA, le mode Mega Drive et le matériel IBM, son processeur 80286 était déjà jugé obsolète en 1991. Une rumeur disait que le TeraDrive aurait été volontairement bridé par IBM afin de ne pas rentrer en concurrence directe avec ses ordinateurs haut-gamme de l’époque.
En outre, on peut évoquer d’autres facteurs déterminants à l’origine de son l’échec comme l’absence de jeux exclusifs tirant profit des deux processeurs ou bien de démos techniques convaincantes qui auraient permis à SEGA de démontrer au public l’intérêt du TeraDrive. Étrangement, seuls des captures d’écran du prototype de Sonic ont été utilisé dans la publicité sous prétexte que le jeu dans sa version définitive n’était pas encore sorti. De plus, les développeurs intéressés par le TeraDrive n’était pas en mesure de fournir le moindre jeu puisque SEGA n’a jamais pris la peine de publier le kit de développement permettant d’exploiter les deux processeurs et la RAM supplémentaire.

Signalons aussi le fait qu’à cette période de l’histoire, la plupart des Japonais n’étaient pas très friands des produits occidentaux. Alors même si le TeraDrive a été développé par la branche japonaise de SEGA, il n’en reste pas moins un ordinateur purement américain. En effet, il a été produit par IBM et utilise principalement le système d’exploitation DOS/V qui lors de sa sortie était trop peu populaire au Japon.
Pour le consommateur, il était alors invraisemblable de faire l’impasse sur la série des PC-98 disposant d’une quantité ahurissante de jeux comprenant en particulier des simulations de dragues et des jeux de rôles. Le PC-98 a même obtenu différents portages tels que Doom, Dungeon Master et la série des Alone in the Dark. Il paraît donc logique que le TeraDrive était voué à l’échec malgré tous les efforts de SEGA, mais on peut facilement supposer qu’il aurait connu une carrière bien plus prolifique s’il avait été commercialisé en occident, car mieux adapté à cette clientèle.
Si la rumeur dit vrai concernant le bridage volontaire par IBM, on peut alors supposer que la firme américaine avait certainement exigé une distribution limitée au Japon pour ne pas rentrer en concurrence avec ses ordinateurs distribués outre-Atlantique. Un comble quand on apprend que NEC perdra sa position de leader après la sortie du DOS/V, ce qui conduira les fabricants d’ordinateurs japonais à rejoindre l’OADG (PC Open Architecture Developer Group) instauré par IBM et Microsoft. Une guerre des prix fait alors rage lorsque Compaq décide de distribuer en octobre 1992 un ordinateur DOS/V moyennant la modique somme de 128 000 yens (770 euros) tandis que NEC propose son PC98 le moins cher à 248 000 yens (1492 euros).

En 1993, le gain de popularité du DOS/V pousse Toshiba et Fujitsu (sous la marque FMV) à commercialiser des ordinateurs avec le système d’exploitation d’IBM. On peut alors supposer que si SEGA avait repoussé la date de sortie du TeraDrive, les choses auraient été très différentes pour ce dernier. En attendant que le DOS/V se démocratise largement au Japon, la firme aurait eu le temps de revoir sa copie en proposant des caractéristiques techniques à la hausse avec quelques titres exclusifs de qualité, le tout vendu à un prix attractif.
Il est important de bien différencier le TeraDrive et le Mega PC qui partagent peu choses en commun si on oublie l’intégration de la Mega Drive. En effet, le Mega PC a été fabriqué et vendu en 1993 par la société Amstrad connu pour être à l’origine du célèbre CPC. Contrairement au TeraDrive, la Mega Drive est ici parfaitement autonome, car présente sur un circuit séparé ce qui ne permet pas aux processeurs de communiquer ensemble ni de partager la mémoire. Les possibilités offertes par le Mega PC sont donc très limitées par rapport au TeraDrive qui pouvait être utilisé à la fois en tant que machine de divertissement et de développement.

L’échec du TeraDrive fait de cet ordinateur atypique, un objet rare et précieux qu’il est très difficile d’obtenir tant il est prisé par les collectionneurs à la recherche des plus belles reliques du passé. De nos jours, son acquisition peut manquer d’intérêt pour le joueur souhaitant orienter son utilisation exclusivement sur le jeu. En revanche, le TeraDrive devient intéressant pour un développeur souhaitant expérimenter la conception de jeux en tirant profit des deux processeurs ou bien étudier la machine dans son ensemble. Avec du recul, on ne peut que regretter la non-commercialisation du TeraDrive dans nos contrées même si quelques années plus tard, SEGA tentera l’aventure en occident avec le Mega PC, mais il s’agit là d’une tout autre histoire…
Références de l'article :