Posséder l’histoire est une chose, trouver la paix pour la vivre en est une autre. Entre logistique épuisante et fatigue mentale, le retrogaming peut vite se transformer en piège. Réflexion sur une accumulation qui finit par éroder le plaisir de jouer.

Ma passion pour le retrogaming m'a poussé dans un piège mortel : l'accumulation. Tout commence par une envie viscérale de s'affranchir de l'émulation. C'est noble, mais devenir un puriste est terriblement dangereux.

Ces consoles mythiques prennent le pouvoir de ton écran. Tu scrolles, tu te laisses envoûter et tu signes le chèque. Te voilà converti. La fièvre prend et les achats deviennent compulsifs, jusqu'à en devenir un rituel sacré.

Chaque mois, le cash tombe et tu t'empresses d'accumuler les trésors que tu convoites la nuit. Puis vient le moment où tu réalises que tu ne joues plus comme avant. Ton temps libre se compresse et tu remets cette partie à plus tard. La pression sociale monte et le travail s'accapare ta vitalité. La partie prend fin.

Face à une réalité implacable, je réfléchis depuis des mois à ma manière de vivre cette passion. Une question revient en boucle : pourquoi posséder autant de matériel ? Cette réflexion s'accompagne d'une fatigue chronique de voir toutes ces machines posées dans un coin sans jamais être utilisées.

Chaque mois, des trésors venus du Japon s’ajoutaient à la collection. La Mega Drive restait au centre, mais d’autres consoles venaient s’imposer naturellement.
Chaque mois, des trésors venus du Japon s’ajoutaient à la collection. La Mega Drive restait au centre, mais d’autres consoles venaient s’imposer naturellement.

Je ne cesse de peser le pour et le contre. Dois-je garder ma PC Engine avec son Unit CD que je n'ai pas allumée depuis des lustres ? C'est pourtant une superbe console importée du Japon. Elle regorge de shmups et de jeux japonisants comme j'adore, mais même avec la meilleure des volontés, s'intéresser à une console demande un lourd investissement.

Il ne suffit pas de la brancher sur un CRT et de prendre le premier jeu à portée. Non, il est nécessaire d'être attentif à son bon fonctionnement et de détecter le moindre problème potentiel. Tout doit être parfait pour réussir à capter son feeling une fois le courant envoyé.

Là où il est presque transparent de passer d'une console moderne à une autre, le rétro demande de t'adapter systématiquement, car chaque système est unique.

Si tu poses le regard sur la Master System, tu as un signal vidéo propre, des couleurs vives, un son chaud et quelques jeux emblématiques. Elle incarne une forme de progression technique propre aux années 80. La NES, c’est autre chose. Plus brute, plus froide. Mais les jeux sont là, avec une identité immédiatement reconnaissable.

La Master System et la Game Gear, un duo qui marque une étape technologique. Deux machines qui demandent du temps pour être apprivoisées.
La Master System et la Game Gear, un duo qui marque une étape technologique. Deux machines qui demandent du temps pour être apprivoisées.

Quand tu pars sur une autre génération, c'est encore plus déroutant. Tu dois fournir un effort pour contextualiser l'époque afin d'accepter cette bascule brutale. Si la nostalgie ne prend pas, tu repenses au marketing, aux magazines, à la pop culture et te voilà téléporté dans une période du jeu vidéo avec ses spécificités et ses codes.

C'est un combat de maître pour ne pas succomber à la folie pure. Cela contraste fortement avec ton enfance et ton adolescence où tu te contentais d'une à deux consoles. Tu pouvais voir le jeu vidéo évoluer progressivement tout en étant pleinement focalisé sur un système principal. Tu étais aligné avec l'époque et la console qui trônait sur la commode.

Tu n'avais pas à réfléchir ni à te mettre en condition pour commencer une partie. Il te suffisait de t'installer et d'allumer ta console pour prendre une décharge de plaisir. Ce n'était pas parfait, mais c'était direct, sans bruits parasites autour.

Lorsqu'il fallait passer à une autre console, la culpabilité n'existait pas. Tu avais soif de nouveauté et de progrès. C'est certainement pour cela que tu acceptais avec résilience de revendre l'ancienne machine pour financer la suivante. Ce cycle naturel a été brisé. Tu gardes tout jalousement, comme les autres, et c'est précisément ce qui crée l'encombrement, tant physique que mental. Chaque console doit être possédée, habitée, maîtrisée.

Ces deux dernières années, j'ai fait de la SEGA Saturn mon système de jeux principal. Un modèle européen et un japonais me permettaient de jouer sans jamais ressentir la moindre frustration. Pour moi, c'était la meilleure façon de découvrir certains titres puisque je prenais le temps nécessaire de les faire et de les refaire. Je n'ai jamais autant joué à Duke Nukem 3D de toute ma vie. J'ai achevé le jeu en boucle dans le mode de difficulté le plus élevé et quel pied !

La Saturn est devenue mon système principal. Impossible de jouer à autre chose. La Mega Drive, elle, restait en retrait, mais toujours prête pour l’action.
La Saturn est devenue mon système principal. Impossible de jouer à autre chose. La Mega Drive, elle, restait en retrait, mais toujours prête pour l’action.

Avec le temps, je me suis familiarisé avec la console. Je ne voyais que par elle, je ne voulais jouer qu'avec elle. J'étais devenu un véritable fan de SEGA Saturn, là où avant j'avais énormément de mal à m'impliquer sérieusement.

Seulement voilà, il m'était impossible d'abandonner la Mega Drive dans laquelle j'avais énormément investi. Puis vient un conflit interne : pourquoi posséder autant de jeux et d'accessoires pour ne jouer qu'à la Saturn ? La Mega Drive, elle aussi, mérite toute mon attention. C'est là que les choses commencent à devenir problématiques. Même s'il est potentiellement possible de concilier les deux consoles, la réflexion rappelle qu'il y a tout plein d'autres systèmes qui pourrissent dans les cartons.

Une part de moi sait pertinemment que je n'aurais jamais le temps ni l'énergie de jouer à tout. J'ai déjà essayé de faire cohabiter la Master System, mais le downgrade est trop violent. Il me faudrait tout ranger et n'avoir que la console de sortie pour me la réapproprier. Mais est-ce normal d'en arriver là ?

C'est tout le paradoxe du rétrogaming. On dépense des fortunes dans du matériel tandis que la passion mute en discipline de fer. Jouer simplement, par une simple pulsion, devient une vraie bataille. À moins d'appliquer la rigueur d'un logisticien, il n'est jamais facile d'avoir tout à portée de main, prêt à l'emploi. Il manque toujours un câble, une manette, une alimentation... Puis tu constates qu'un bouton ne réagit pas correctement, que la console peine à s'allumer ou bien que la sortie vidéo est instable.

Au fond, y a-t-il une véritable injonction quant au fait de posséder toutes les consoles de jeux vidéo cultes ? À moins d’être sensible au jugement et d’avoir ce besoin constant de prouver l’authenticité de sa passion, je ne le crois pas. Je suis même persuadé qu’il n’y a rien de plus noble qu’un joueur qui s’engage réellement en s'affranchissant du superflu.

Une session sur Mega Drive, face au CRT. Rien autour. Juste toi et le jeu.
Une session sur Mega Drive, face au CRT. Rien autour. Juste toi et le jeu.

Tu peux ressentir la peur légitime de ne plus jamais pouvoir retrouver les trésors d'autrefois. C’est fort probable, mais quelle importance ? Ne plus pouvoir jouer à la Super Nintendo ou à la PC Engine sur le matériel d’origine est loin d’être une fatalité. Regarde ce que tu as déjà entre les mains. L'essentiel n'est plus dans l'archivage du plastique, mais dans l'intensité du moment.

Vivre pleinement sa passion à travers un nombre restreint de consoles est sans doute ce que le retrogaming peut offrir de meilleur aujourd’hui. Non pas parce que le reste n’a pas de valeur, mais parce que tout demande du temps, de l’attention, de l’énergie. Et lorsque ta vie est déjà remplie — travail, sport, musique, famille, responsabilités — il devient difficile de tout faire cohabiter.

Tu ne renonces pas vraiment. Tu fais des choix. Et ces choix resserrent naturellement ton terrain de jeu.

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