Comme un air de déjà-vu

Streets of Rage 3 ressuscite les vieux loubards qui refusent de disparaître et y ajoute quelques nouvelles tronches. Pourtant, le bestiaire reste maigre : de niveau en niveau, on cogne surtout les mêmes silhouettes qui reviennent comme des spectres familiers. Parfois, une nouvelle couleur, une barre de vie plus insolente ou une attitude différente tentent de casser la monotonie et de piéger notre vigilance.

Et gare aux gros balourds cracheurs de feu ! Leur poids nous écrase à présent comme dans le premier opus, infligeant des dégâts sévères. Pire encore : ils peuvent se saisir d’un ennemi présent à l’écran et s’en servir comme projectile humain, transformant le chaos en arme.

Les boss constituent l’un des véritables sommets du jeu. Leur mise en scène, leur prestance, leur design : tout respire la maîtrise, autant graphique que technique. Les hostilités s’ouvrent avec Ash, une sorte de punk extravagant, caricatural, qui donne lieu à un affrontement volontairement comique. Un personnage impossible à imaginer aujourd’hui tant notre époque s’offusque de tout. Il a d’ailleurs été effacé des versions occidentales, une censure bâclée qui prouve que la polémique n’est jamais très loin, même en pixel art.

Mr X te défie à nouveau. Sois à la hauteur, ne baisse pas ta garde et frappe sans relâche.
Mr X te défie à nouveau. Sois à la hauteur, ne baisse pas ta garde et frappe sans relâche.

Shiva, lui, signe un retour triomphant. Et quel choix judicieux : il incarne le rival idéal d’Axel. Chaque nouvelle partie offre, dès le premier niveau, un duel majestueux, presque chorégraphié. On se croirait dans un film d’arts martiaux : deux silhouettes qui s’affrontent sous un soleil couchant, l’air chargé d’électricité. Une séquence d’une élégance rare.

Puis vient le duo Onihime et Yasha, deux combattantes cyberpunk à l’aura froide et dangereuse. On les affronte dans un club saturé de néons, un décor qui leur va comme un gant. Elles évoquent les clones de Blaze du premier opus, mais en version sublimée : animation plus nette, style plus affirmé, présence plus prédatrice. C’est un pur plaisir pour les yeux, un moment où le jeu s’envole.

La suite ne faiblit pas : elle déroule un spectacle massif, nerveux, ciselé. Le level design se fait plus fourbe, plus ingénieux, t’obligeant à mobiliser chaque compétence de ton personnage pour survivre. Sauts millimétrés, contres instantanés, gestion de l’espace au pixel près… le jeu ne te laisse aucun répit. C’est brut, exigeant, parfaitement huilé. Bravo SEGA : ici, on sent la main de maîtres qui savaient encore sculpter la difficulté comme un art martial.

Cerise sur le gâteau, il est possible de déverrouiller certains boss en guise de personnages jouables ! Pour ce faire, il faudra réaliser certaines actions, comme presser le bouton B après avoir vaincu Shiva, ou A pour Ash. Et si tu as toujours rêvé d’incarner un kangourou boxeur, l’astuce consiste à battre Victy au niveau 2 sans laisser repartir son animal de compagnie. Il sera alors possible de l’utiliser en pressant la combinaison B + Haut sur l’écran-titre.

Confinement

Fini les lieux « cool » et lumineux, comme la plage de Streets of Rage ou le parc d’attractions de Streets of Rage 2. Ici, les premiers instants du jeu se déroulent principalement dans la rue, imprévisible et crade. Le reste de l’aventure nous confine à l’intérieur : entre bars enfumés aux néons blafards, docks métalliques saturés de loubards, immeuble prêt à exploser, monte-charges périlleux, laboratoires secrets et autres complexes industriels froids et oppressants.

Au travers des sept niveaux présents sur la cartouche, une tension palpable s’installe, presque apocalyptique. Il ne suffit plus d’avancer et de fracasser ses adversaires : il est tout aussi crucial d’éviter les pièges et autres coups fourbes. Trous béants dans le sol, barils tombant du ciel, projections dans le vide, motards kamikazes, modules de transports automatisés… et même un tractopelle lancé pour nous écraser sans pitié.

Éclate tous les obstacles, montre ta puissance si tu ne veux pas finir en morceaux.
Éclate tous les obstacles, montre ta puissance si tu ne veux pas finir en morceaux.

Peu importe la zone, le danger est partout, les adversaires pullulent, l’action est intense à chaque instant. Face à l’écran, c’est l’envoûtement vidéoludique : une décharge martiale qui réveille l’âme de guerrier. À deux, le plaisir se multiplie, à condition que chacun trouve son rythme et cesse de vouloir dominer à lui seul les affrontements. Il est d’ailleurs regrettable qu’il ne soit toujours pas possible de désactiver les collisions entre joueurs, ce qui peut sérieusement gâcher une partie, comme dans beaucoup de beat'em up.

Tais-toi, insolant !

Si un coéquipier se montre trop investi dans le combat, parfois provocateur, voire défiant, rien de tel qu'un bref passage dans le mode Battle pour lui infliger une humiliation totale, lui faire payer son insolence et lui rappeler qui est LE véritable maître dans ces lieux.

Que tu décides de combattre en solo ou en duo, la version japonaise exige que tu mobilises toute ta force et ta concentration sur une heure pleine pour remporter la victoire. La version US ? Celle qui te met à l'épreuve et te juge sans pitié ? Je ne saurais dire, car je n'ai pour l'heure jamais réussi la prouesse de passer le boss du troisième niveau tant la difficulté y est extrême. Il ne s'agit plus là de force, de bravoure ni de persévérance, mais d'une maîtrise qui t'use, faisant appel à des réflexes bioniques au point de ne plus faire qu'un avec la manette jusqu'à sentir chaque interruption du processeur 68000 dans les entrailles.

À ce titre, nul besoin de manette 6 boutons si tu n’en possèdes pas, même si celle-ci est prise en charge et permet de lancer un coup en arrière d’une seule pression. Peu importe ce que tu tiens entre les mains : la jouabilité est exemplaire. Les commandes répondent au doigt et à l’œil, aucune latence, chaque personnage réagit instantanément à tes moindres impulsions.

Ne baisse pas les bras, pas maintenant. Le combat n'est pas encore terminé.
Ne baisse pas les bras, pas maintenant. Le combat n'est pas encore terminé.

Seule ombre au tableau : la croix directionnelle de la Mega Drive, parfois capricieuse, peut manquer de précision lorsqu’il faut enchaîner esquives et attaques. Parfois, ton personnage se lance dans une roulade involontaire… et c'est la chute dans le vide. Une tragédie qui te rappelle une loi implacable : même les meilleurs réflexes ne gagnent pas toujours contre la machine, froide et inflexible, forgée par SEGA dans le dôme sacré de l'arcade.

Tu es le seul maître de ta destinée

Ce que t’offre Streets of Rage 3 dépasse de loin le simple beat’em up. C’est une aventure qu’il faudra retenter plusieurs fois pour trouver le vrai chemin. Le jeu t’invite à choisir ta destinée, avec plusieurs embranchements donnant lieu à des fins différentes. Il te faudra rester concentré et vaillant du début à la fin, et même quand tu crois avoir gagné, tu es encore loin de la vérité.

Cet ajout confère au jeu une durée de vie exponentielle, en plus du simple plaisir de remettre la cartouche dans la console pour dérouiller quelques pouilleux. Au total, Streets of Rage 3 propose pas moins de 4 fins à découvrir, la “bonne fin” étant la plus difficile à atteindre, car elle exige le meilleur de toi-même, notamment de battre le boss final dans un temps limité.

Mais il ne s’agit pas seulement d’enchaîner les niveaux : désormais, le jeu te plonge dans une intrigue grâce à des cinématiques accompagnées de texte et d’illustrations, pour suivre une trame scénaristique qu’elle soit joyeuse ou ténébreuse.

Seuls les plus fragiles trouveront cette complexité inutile. Pour les autres, elle offre un véritable intérêt, invitant à prolonger l’expérience et à être constamment mis à l’épreuve, car la prochaine partie ne signifie jamais que la victoire est acquise. Loin de là.

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